Sous une bonne étoile, le 4 août 1921, Alice et Onésime Richard célèbrent la naissance d'un fils qu'ils prénomment Maurice. En ce jour heureux, on peut sans doute lire dans le ciel de Montréal que le nouveau-né aura une destinée extraordinaire et le talent d'offrir du rêve. À l'âge de quatre ans, le garçon chausse ses premiers patins à glace. À cette époque, son père est menuisier pour le Canadien Pacifique, chemin de fer qui traverse le Canada d'ouest en est. Il ne peut s'imaginer que ce fils qui est aussi habile sur un terrain de baseball que sur une patinoire sera un jour célèbre d'un océan à l'autre. Maurice grandit aux côtés de sept frères et soeurs. Il quitte l'école à 16 ans et devient machiniste dans une usine pour aider sa famille à traverser des temps difficiles. Il s'accroche aux hivers froids et à sa flamme grandissante pour le sport d'hiver national des Québécois, évoluant avec différentes équipes de hockey amateur. Il accumule les exploits et attire l'attention des recruteurs qui feront de son terrain de jeu une profession. Au même moment, il voit ses prouesses remarquées par la jolie Lucille, jeune fille qu'il épousera et dont il dira 50 ans plus tard qu'elle est demeurée sa plus fervente admiratrice.
Le Canadien de Montréal, équipe professionnelle qui possède le palmarès le plus glorieux de l'histoire du hockey, accueille Maurice Richard en 1942. Si l'arrivée du jeune joueur est marquée par des blessures qui l'empêchent de prendre son envol, il s'élance dès 1943 sur une trajectoire qui en fera une figure légendaire. Il est le premier joueur de la Ligue Nationale de Hockey (association d'équipes canadiennes et américaines) à marquer 50 buts en 50 parties et deviendra le premier à marquer 500 buts en carrière. On retiendra parmi ses nombreux exploits la soirée magique du 28 décembre 1944, où ses partisans le voient inscrire le record de 8 points (buts et passes) en un seul match. Avec son équipe, il boira à 8 reprises à la Coupe Stanley, récompense ultime de chaque fin de saison, qui provoque une fièvre comparable à la victoire de la Ligue des Champions au football européen. Son numéro 9 est un chiffre chanceux pour les Québécois qui en font une icône. Rebaptisé Le Rocket (la fusée), l'athlète qui n'a jamais gagné plus de 25 000 dollars au cours d'une saison, soit environ 15 000 euros, devient un dieu de la glace.
Maurice Richard éveille les passions d'une collectivité qui, à travers les performances grandioses d'un homme auquel elle peut s'identifier, se sent plus forte et capable de rêver d'affirmation et de reconnaissance. L'athlète francophone qui excelle au coeur d'un univers dominé par des anglophones présente un symbole puissant. Lors d'une partie disputée le 13 mars 1955, la fougue du joueur le conduit à une bagarre, suivie d'une agression contre un arbitre. La Ligue Nationale de Hockey sévit: Richard est suspendu pour la saison en cours et les playoffs. Jamais sanction aussi sévère n'a été attribuée pour un incident survenu sur la glace. Lorsque le président de la ligue, Clarence Campbell, ose assister à un match livré par les Canadiens sans leur étoile, les spectateurs manifestent un mécontentement qui, de huées en lancers d'objets, dégénèrera avec l'explosion d'une bombe lacrymogène sur la glace pour se conclure en émeute au centre-ville de Montréal. L'événement marque l'histoire du sport et celle du Québec. Le Rocket devient un emblème politique en ne cessant de répéter qu'il n'est qu'un joueur de hockey.
Maurice Richard tire sa révérence en 1960, avec une fiche personnelle de 544 buts et 965 points cumulés en saison régulière. Il est alors le plus grand marqueur de la Ligue Nationale de Hockey. Cette fois, l'organisation reconnaît l'athlète d'exception en l'intronisant au Temple de la renommée du hockey dès 1961, ignorant la procédure habituelle qui impose trois ans d'attente après la retraite d'un joueur avant de l'inscrire au tableau des plus grands. Reconnu pour sa droiture et sa modestie sous les honneurs, l'homme se verra attribuer les titres d'Officier, puis de Compagnon de l'Ordre du Canada (en 1967 et en 1998). Gravé pour toujours dans l'histoire collective des Canadiens-Français, il voit son nom donné à une patinoire où évoluent les futurs espoirs du hockey. Son surnom devient le nom d'une équipe de hockey junior, le Rocket de Montréal, et un monument est érigé à sa mémoire. En 1999, les Canadiens de Montréal offrent à la LNH le Trophée Maurice Richard, remis depuis à chaque année au plus grand marqueur de buts en saison régulière.
Avec une grâce et une humilité aussi grandes que sa légende, le célèbre numéro 9 reçoit le plus touchant témoignage de son public en 1996 lors de la cérémonie de fermeture du Forum de Montréal. Le lieu est un véritable temple du hockey où le Canadien a remporté 22 de ses 24 coupes Stanley. L'équipe y joue un dernier match avant de se diriger vers un nouvel édifice, le Centre Molson. Avant la partie, devant plus de 20 000 spectateurs, les joueurs du moment et certains de leurs grands prédécesseurs, dont Maurice Richard, se relaient un flambeau symbolique. Les partisans offrent ensuite au Rocket une ovation de 16 minutes. Il sourit discrètement et salue la foule. Puis, de plus en plus ému, il agite les bras et la tête, réclamant la fin de cette immense déclaration d'amour. Ses admirateurs continuent de scander son nom et celui de son ancienne équipe. Le grand homme que l'on sait timide et discret pleure et ferme les yeux. Il déclarera avoir revécu, durant ces quelques minutes entre le rêve et la réalité, des épisodes marquants de ses jeunes années de joueur de hockey.
Le 27 mai 2000, Maurice Richard, l'étoile d'un peuple, s'éteint. On lui offre des adieux à la hauteur de l'homme qu'il était et de l'empreinte qu'il a laissée sur la société québécoise. Plus de 100 000 personnes viennent le saluer et l'applaudir sobrement au Centre Molson, où sa dépouille est exposée. À la basilique Notre-Dame de Montréal, le Premier ministre du Canada, Jean Chrétien, le Premier ministre du Québec, Lucien Bouchard et d'anciens coéquipiers ayant eux aussi marqué l'histoire du Canadien de Montréal comptent parmi les 3000 personnes venues assister à ses funérailles d'État, un honneur qu'aucun athlète n'avait connu avant lui. Le Québec est en deuil, les drapeaux sont en berne. Les mots de Félix Leclerc, poète et chansonnier québécois qui, comme le Rocket, a été hissé au rang des immortels, racontent avec sensibilité l'idole qu'il a été et qu'il demeurera: «Quand il lance, l'Amérique hurle. Quand il compte, les sourds entendent. Quand il est puni, les lignes téléphoniques sautent. Quand il passe, les recrues rêvent. C'est le vent qui patine. C'est tout le Québec debout qui fait peur et qui vit».