L'apprentissage aux côtés de Son House et Charley Patton s'avère difficile. Les bluesmen se moquent de lui quand il prend la guitare entre les sets, et le public n'a que faire de ce jeune amateur. Son House lui conseille ironiquement de se concentrer uniquement sur l'harmonica. Vexé, Robert Johnson choisit de quitter Robinsonville pour retourner sur ses terres natales du côté d'Hazlehurst. Il espère y retrouver son vrai père.
Au lieu de cela, c'est le bluesman Ike Zimmerman qui le prendra sous son aile et deviendra son mentor. A l'image du berceau du Mississippi, Hazlehurst est quelque peu épargnée par la Crise de 1929. Les travaux de construction initiés par la Work Progress Administration font sortir de terre nombre de cabarets, derrière les routes en construction qui traversent les forêts avoisinantes. Les nuits sont animées malgré la Prohibition, et Zimmerman y fait figure de star, se targuant d'avoir appris à jouer le blues dans un cimetière. Robert n'a d'ouïes que pour lui, et tient l'homme éveillé tard la nuit pour se repaître de son jeu.
Dans cette atmosphère festive, il rencontre Calleta « Callie » Craft avec qui il se marie. De dix ans son aînée, et mère de deux enfants, il tient à garder cette union secrète, sans doute pour ne pas entacher sa réputation de séducteur. Depuis la mort de Virginia, et durant ses expériences de concerts avec Son House et Zimmerman, Robert a pris pleinement conscience de l'attraction que le bluesman, en tant que personnage, exerce sur les femmes. Plutôt beau garçon, il ne cessera de papillonner entre des conquêtes de tout genre, âge ou condition. La vie avec Callie, qui l'idolâtre et le rejoint parfois dans ses folles nuits, prend donc une toute autre tournure que celle passée dans la plantation de Kline. La musique y tient une place prépondérante et constitue l'unique repère de Johnson.
Quand il n'est pas en scène, Robert part s'isoler dans la forêt avoisinante, pour jouer et rejouer sans cesse les compositions qui apparaissent lentement dans son carnet. Parmi la foule du « samedi-soir-tous-les-soirs », celui qui se fait appeler RL (en hommage à Lonnie Johnson) s'est fait une vraie réputation de bluesman. Ses talents de tap-dancer, le rythme endiablé qu'il imprime à son jeu en frappant les cordes basses et en battant fiévreusement des pieds, sa voix haut perchée, ont fait de ce musicien un personnage aussi atypique qu'incontournable. Il est donc temps pour lui de quitter Hazlehurst et de faire prendre d'autres airs à son jeu si particulier. Il emmène sa nouvelle famille sur les routes du Delta. Mais Callie ne tient pas. Clarcksdale marque la fin de leur union.
Il retourne à Robinsonville, où il a « un compte à régler » avec Son House. Quand il se met à jouer devant le compositeur de « Death Letter», celui-ci n'en croit pas ses oreilles. Le jeune homme s'est transformé. Il domine avec une aisance prodigieuse une technique et un style jamais vus ou entendus auparavant. Sa première impression que deux guitaristes sont en train de jouer sera partagée ensuite par nombre de bluesmen. Quand on demandera à Robert comment il a pu progresser et créer à pareille vitesse, le prodige fera naître sa légende : le Pacte avec le Diable qui se serait mis à jouer sur sa guitare à un carrefour des alentours de Clarcksdale. En ces temps où le vaudou est solidement ancré dans l'âme du blues et plus généralement dans les moeurs de la communauté noire du Delta, Robert Johnson devient le musicien maudit par excellence.
Il reste quelques mois à Robinsonville, achevant de clouer sur place par son talent et son charisme Willie Brown et Son House. Il en profite aussi pour retrouver sa mère et sa demi-soeur mais comme à l'accoutumée, les choses ne se passent pas bien avec son beau-père. De toutes façons, cette ville, qui reste surtout une communauté de fermiers, a fini par l'ennuyer, il ne se reconnaît plus en elle. Le travailleur des champs a fait place au musicien. Et pour tout bluesman qui se respecte, le voyage est l'unique exutoire. Il part jouer dans le Delta, aux coins d'autres rues, sur les scènes de fortune d'autres juke-joints ou bals... Sa vie sera désormais celle d'un nomade, parsemée de rencontres féminines et musicales, et ne s'arrêtera plus.
Les confins de l'Arkansas sont la référence musicale régionale. Dans cette région, il pose plus longuement ses valises à Helena, qui deviendra finalement son port d'attache. C'est là que se produisent les plus grands : Elmore James, Peter « Memphis » Slim, Calvin Frazier, Howlin' Wolf, Johnny Shines et Sonny Boy Williamson II, entre autres... A leurs côtés, Robert continue de forger son style et s'impose définitivement comme une valeur sûre du blues. Il dort plus régulièrement chez l'une de ses maîtresses et admiratrices : Estella Coleman. Conciliante malgré la vie dissolue du musicien, elle l'aide du mieux qu'elle peut. Son fils, un certain Robert Lockwood Jr, boit les paroles et les mélodies de ce beau-père qui ne fera bien souvent que passer. Il s'imprégnera du style « Robert Johnson » et se rebaptisera Robert Jr, en hommage à ce père spirituel.
Dans les deltas de l'Arkansas et du Mississippi, les concerts s'enchaînent. Rosedal, Lula, Midnight, Inverness, Greenville, Moorhead, Yazoo City, Jonestown... et bien d'autres lieux encore, sans nom, que la seule présence de Johnson suffit à rendre mystiques, comme des carrefours musicaux hantés par l'âme d'un blues nouveau. Mais pas seulement. Car durant ces nombreuses soirées ou nuits à partager la scène, Robert doit s'adapter et apprendre à jouer tous les styles ou presque : polkas, country, ragtimes, valses, ballades, hillbilly's songs... avec une facilité qui en déconcerte plus d'un. Son répertoire n'en finit pas de se renouveler. Beaucoup s'étonnent de ses facultés à retranscrire, note pour note, et deux jours plus tard, une chanson qui avait crépité à la radio en même temps qu'il tenait une conversation passionnée.
Johnson est désormais connu et reconnu dans toutes les contrées du Delta et du Tennessee. Depuis quelques mois, il nourrit l'espoir d'enregistrer, comme ses pairs Sun House et Charley Patton, les compositions écrites sur la route et qui ont déjà un succès retentissant. Il veut rejoindre ainsi dans la postérité les maîtres qu'il écoutait sur le phonographe : Lonnie Jonson, Kokomo Arnold, Leroy Carr, Skip James... Il entre en contact avec H.C. Speir qui tient un studio de fortune à Jackson. Cet homme est réputé avoir du flair quand il s'agit de trouver la perle rare qui fera chavirer la communauté noire, et ses choix sont pris très au sérieux par la Paramount. C'est pourtant avec l'American Record Company que se traitera l'affaire, difficilement. Finalement, Ernie Oertle, le découvreur de talents de l'ARC, engage Johnson pour venir enregistrer à San Antonio.
San Antonio, Texas. Gunter Hotel. Robert Johnson est accueilli dans une des chambres reconvertie en studio mobile. L'enregistrement durera trois jours. Le premier titre que Johnson choisit d'enregistrer, « Kind Hearted Woman Blues » est directement inspiré par l'un de ses maîtres, le pianiste Leroy Carr. Il en crée une variation, en l'interprétant sur deux tons de voix différents, donnant ainsi l'impression que deux personnages parlent. Suit « Sweet Home Chicago », une reprise du « Sweet Home Kokomo » de Kokomo Arnold, mais retravaillée là aussi, selon cette technique propre à Johnson, de picking en accords ouverts qui assure dans le même temps une rythmique de basse. D'autres titres suivront, plus personnels, dont celui qui lui assurera un succès radiophonique et lancera sa carrière : « Terraplane Blues ». Peu de temps après, il rendra visite à son père, Noah Johnson, pour lui remettre un des 4000 exemplaires de ce 78 tours.
Au départ d'Helena, Johnny Shines, Calvin Frazier et un Robert Johnson en costume trois pièces, remontent la route 51 en direction de Chicago. Auto-stop, train de marchandises, bus, tous les moyens sont bons pour atteindre cette ville idéalisée par les bluesmen. Ils traversent Saint Louis où les rencontres avec les musiciens locaux se multiplient. Ils atteignent l'Illinois et la ville fétiche, avant de s'arrêter à Detroit où Frazier s'installera. Shines et Johnson poursuivent sur la côte est, jouant à New-York où Johnson monte un trio, et au New-Jersey. Là-bas, le bluesman s'éloigne quelque peu de la musique pour laquelle il vit. D'avantage showman, il joue à la demande ce que réclame le public, tous styles confondus.
Dallas, Texas. Deuxième session d'enregistrement. C'est là que Robert Johnson va non seulement immortaliser son talent incomparable, mais aussi et surtout donner un souffle nouveau au blues en général. Toujours inspirés par des aînés, ces morceaux sont structurés non plus pour être interchangeables sur le plan des textes, mais bien pour exprimer une dramatique personnelle qui s'appuie sur des métaphores bien précises. La technique musicale qu'ils impliquent suppose avant l'heure l'amplification de la guitare. Ces morceaux, maintes fois repris, constitueront les bases du rock n' roll.
Le musicien accepte un contrat dans un juke-joint de Greenwood, le « Three Forks ». Il quitte une fois encore Helena et fait un crochet par Robinsonville pour saluer sa famille.
A Greenwood il partage la scène avec Honeyboy Edwards. Fidèle à ses habitudes, il entretient des rapports étroits avec une admiratrice, mariée. Elle le rejoint régulièrement dans la journée en prétextant à son mari qu'elle doit rendre visite à sa soeur. Mais ce mari se trouve être le tenancier du « Three Forks ». Il finit par découvrir le subterfuge et, en silence, prépare sa vengeance...
Un soir, entre deux sets, Robert Johnson engloutit comme à l'accoutumée quelques goulées d'une bouteille de whisky déjà ouverte, faisant fi des mises en garde d'un certain Sonny Boy Williamson, monté sur scène ce soir-là. Quelques instants plus tard, le virtuose ne peut plus ni jouer, ni chanter, ni se tenir debout... il vient d'être empoisonné à la strychnine...
Dans un acte de décès, Robert Johnson est reconnu officiellement mort. Causes: « pas de docteur »... Il est enterré à Morgan City et laisse 29 joyaux musicaux, sculptés dans une fougue encore incomprise.