N'allez surtout pas croire les actes officiels qui me déclarent née le 6 juillet 1907. Les papiers sont des affaires de gringos. Moi, la mexicaine, la métisse, je n'en ai pas besoin pour connaître ma date de naissance. J'ai vu le jour en 1910, au coeur du village de Coyoacan, en même temps que mon pays renaissait à l'espoir alors que la révolution éclatait. Et si vous voulez une preuve de ce que j'avance, écoutez le prénom que mon père, immigré allemand, m'a donné : freiheit, en germanique, freedom en anglais, je m'appelle Frida, liberté !
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J'ai 8 ans ! (Non, ne comptez pas; les aztèques sont parmi les premiers à avoir su tenir le décompte des années et dresser des calendriers, je ne peux donc me tromper). J'ai 8 ans et le sort me frappe déjà. La polyomélite laisse ma jambe droite atrophiée. Me voilà devenue Frida la boiteuse, Frida l'estropiée. Mais qu'importe si mes jambes ne peuvent danser la sanduga, je saurai bien forcer la sanduga à s'adapter au rythme de mes pas.
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L'estropiée a déjà fait son chemin et je suis une des rares jeunes filles de Mexico à intégrer la préparatoria, la grande école de la capitale. Et c'est là, que je le vois pour la première fois : Lui, le Monstre, Le Peintre : Diego, Diego Rivera. Il décore un des murs de l'ampithéâtre Bolivar au côté d'une de ses modèles préférées, Carmen Mondragon. Les jambes tremblantes (maudites jambes, encore elles), je ne peux que lui crier, moqueuse :
'Attention, Diego, voilà ta femme Lupe'
Alors que j'aurais dû lui hurler
'Attention, me voici, moi, Frida!'
Il m'a à peine remarquée mais je jure bien, à qui veut l'entendre, que plus tard, c'est moi qui porterai son fils.
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Précision incisive de la date, cruauté des faits.Mon destin bascule. Le joli bus dans lequel je suis montée en riant, au bras de mon petit ami de l'époque, n'arrivera jamais à destination. Ma colonne vertébrale, mes côtes, ma jambe gauche (la valide, ironie du sort !!) sont broyées, mon ventre et mon vagin sont transpercés dans l'accident. Jaune du soleil, blanc de l'acier, noir de la douleur, rouge du sang...Les 4 couleurs des points cardinaux des anciens mayas sont là, présentes pour célèbrer la mort de Frida l'Insouciante.
De longs mois d'agonie et au bout une renaissance... Je suis clouée dans mon lit, incapable de me tenir debout, crucifiée par la douleur et la détresse. Ma mère qui fut peintre, installe au dessus de ma couche un large miroir et je deviens ainsi mon propre modèle. Ce que mes jambes me refusent, mes mains vont me le donner : l'évasion. Je traverse le miroir et m'éloigne de ce lit prison et je me mets à peindre, peindre, peindre...Frida l'Artiste est née
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Mexico est encore et toujours en effervescence. Malgré les crises que mon pays traverse, je veux croire aux changements. Je rejoins les sympathisants communistes et fréquente les réfugiés politiques. Parmi eux, il y a mon amie Tina Modotti. Elle est jeune, elle est belle, elle est libre. Elle est photographe, comme mon père et nulle comme elle n'a su photographier mon pays. Ce soir, à la fête qu'elle donne, je rencontre à nouveau Diego, devenu célibataire. Pas question qu'il m'ignore ! Il me dit que j'ai une tête de chien, je lui réponds qu'il ressemble à un crapaud. Mais il me promet de venir à la maison pour voir mes oeuvres.
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On célèbre 'Le mariage de l'éléphant et de la colombe', ainsi que le souligne mon père. Mon époux est trop gros, trop vieux et trop laid pour moi. Mais je m'en moque. Il est Diego et mon rêve se réalise. D'ailleurs, ne formons nous pas finalement un beau couple ? Il n'y a qu'à regarder le portrait que j'ai fait, quelques mois plus tard, pour en juger : moi, si petite, dans ma robe verte d'indienne et mon châle rouge, lui, si grand, avec sa palette de peintre !
A Cuernavaca, auprès de Diego, je découvre le Mexique rural, ce Mexique qui m'imprègne peu à peu jusque dans mes tenues. J'abandonne définitivement mes stricts costumes révolutionnaires contre les jupes amples et colorées des indiennes des marchés. Et ces vêtements, tels une seconde peau, deviennent ma marque de reconnaissance. Je peins peu mais suis heureuse jusqu'à ce que une première fausse couche viennent interrompre la sérénité de ce séjour.
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Voyage en Gringolandia. Je suis Diego à San Francisco, New-York, Detroit puis New-York encore. Je ne m'habitue à rien. Ni au climat, ni à la langue, ni aux Américains eux mêmes. Je suis égarée dans ce pays étranger avec mes robes trop voyantes et mon langage trop franc. Mon autoportrait 'entre deux mondes' témoigne bien de ce déchirement. Mon projet fou d'avoir un autre enfant échoue tragiquement et c'est une deuxième fausse couche, tandis que là-bas à Mexico, ma mère se meurt. A nouveau, j'exorcise la douleur par ma peinture, qui se fait plus violente. Chaque portrait raconte désormais une histoire.
Le retour tant révé au Mexique se transforme en cauchemar. C'est à la trahison la plus horrible que je dois faire face. Ma propre soeur m'avoue sa liaison avec Diego. Effondrée, je ne peux que le quitter, en lui laissant pour message, encore et toujours un tableau : 'quelques petites piqures'. Mais après plusieurs semaines de séparation et d'aventures dans lesquelles je tente de m'étourdir, je lui reviens, consciente que quelque chose a été définitivement brisé
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Notre couple se ressoude peu à peu autour de grands idéaux révolutionnaires. C'est ensemble que nous manifestons contre la guerre civile qui fait rage en Espagne. C'est alors que débarque Trotsky que nous accueillons dans notre maison. Comme Diego qui est au centre du mouvement artistique et culturel, Trotsky est au centre d'un maelstrom politique. Il est La Revolution. Libre à vous de me préter une liaison avec cet autre monstre de l'histoire !
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André Breton arrive lui aussi à Mexico. Vivant plusieurs mois chez nous, il travaille de concert avec Diego et Trotsky sur un manifeste sur l'art mais découvre aussi ma peinture.
Enthousiaste, il déclare 'l'art de Frida est comme un ruban autour d'une bombe'
J'ai enfin ma propre exposition et mon travail est reconnu loin de l'ombre gigantesque de mon époux. Ironie du sort, elle se déroule dans ce pays que je n'aime guère : aux USA, à New York. Ces semaines sont pourtant parmi les plus heureuses de ma vie, comme une grande bouffée d'air frais. Grâce au succès remporté, grâce aussi à Nickolas Murray. Lui aussi est photographe, comme mon père, comme Tina et je vis avec lui une pause de tendresse et d'insouciance dans la débacle de mon couple.
Je pars à Paris pour la grande exposition sur le Mexique, à l'instigation d'André Breton. Malgrè l'accueil enthousiaste des surréalistes, je déteste ce séjour.Ces 'pinche' français veulent toujours théoriser et débattre sur l'art. Je ne suis pas une surréaliste. Je ne peins pas des rêves ni des grandes idées. Je peins la réalité, Ma Réalité et tout le reste n'est que discours creux et inutile.
A mon retour m'attend la pire des épreuves que j'ai eu à traverser : je divorce de Diego.
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Le jour de l'anniversaire de Diego, nous nous marions pour la seconde fois.
Après 10 ans d'une histoire violente et tumultueuse, notre relation s'apaise enfin. Diego vit dans son atelier de San Angel et moi, je m'installe dans la maison de mon père défunt, que je fais peindre en bleue. La 'casa azul' devient mon refuge, un univers clos et protégé, au sein duquel je retrouve mon équilibre grâce à la peinture.
Le grand élan pictural mexicain des années 20 à 30 est en déclin. Cependant, je vis encore grâce à ma peinture. Si je continue à réaliser mes célèbres autoportraits, je suis souvent amenée aussi à peindre des tableaux de commande, des portraits de bourgeois fortunés.
J'ai aussi le bonheur de devenir professeur à l'école de peinture et de sculpture 'la Esmeralda'. Lorsque la douleur me le permet, j'entraîne mes élèves dans les rues de la ville.
Mais chaque jour devient plus difficile pour moi et mon corps se refuse de plus en plus à m'obéïr
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J'ai enfin ma grande fête, celle que j'attendais depuis des années.
A la galerie d'Art Contemporain se déroule ma première et seule exposition dans mon pays.
Malade, épuisée, c'est en ambulance que j'arrive aux portes de l'exposition. J'accueille mes amis et admirateurs, couchée dans le grand lit à baldaquin qui a été dressé au centre de la galerie.
Je suis heureuse et apaisée mais je sais bien que ce sont les feux d'artifice qui annoncent la fin.
Le réveil de la fête est amer. On doit amputer ma jambe gangrénée.
Sur mon journal, j'ai encore la force de noter :
"Des pieds, pourquoi est ce que j'en voudrais
si j'ai des ailes pour voler ?"
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Journal de Frida Kahlo :
Espero alegre la salida y espero nunca volver
'J'espère que la sortie sera heureuse et souhaite ne jamais revenir'
Frida vient de s'éteindre, succombant à une mauvaise pneumonie à moins que moralement épuisée, elle n'ait elle même mit fin à ses jours.
En travers d'une de ses dernières peintures, ces mots simples :
Viva la vida