Mon enfance. Bogotá. Maman. Des bribes de souvenirs. J'avais un chien que maman a ramassé de la rue, Pesca il s'appelait, de pescado, poisson parce qu'il sentait le poisson pourri. Maman me raconte qu'elle avait un chat mais elle l'a offert quand ma soeur est née. Le carrousel du parc. Un jour on l'a volé, il n'était plus là. Les ballades avec papa. La statue de Copernic. Le Magicien d'Oz.
L'école française. Je signais mes dessins avec un marteau. Maman malade. L'assassinat de Galán. Les saucissons que Mamie me ramenait de France. La piscine chez elle. Noël. Les cadeaux. Le but de Rincón contre l'Allemagne. La classe de neige en France. Les bombes. Le 5-0 contre l'Argentine. Ma première cigarette.
On n'est jamais très heureux quand on est adolescent. «Adolescent» est un dérivé de douleur. Maman était toujours malade; j'étais amoureux d'une fille qui ne voulait pas de moi; et puis, la posture du malheureux est toujours séduisante. J'aurais adoré être Werther. Comme lui, j'écrivais des lettres. Je me réfugiais dans le cinéma.
Au moins, j'avais mes amis. Nous étions sept et nous avons grandi ensemble, nous nous sommes éduqués les uns les autres. Ensemble nous avons découvert les fêtes, les filles, l'alcool, le cinéma, tout. On était sept fois la même personne. On avait une voiture, le Beijing, un vieux camion qui nous menait partout selon son humeur, à un maximum de 40 kilomètres par heure, s'arrêtant où il voulait, incapable de tourner à droite.
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Deux caméscopes sont arrivés dans notre vie; nous avons congelé une partie de notre existence dans des heures de rushes qui racontent tout: nos bagarres, nos voyages, nos fêtes, notre bonheur.
Un été à New York avant de rentrer à Bogotá. Révélations. Grandir c'est devenir égoïste. Accorder plus d'importance à soi-même qu'aux autres, faire du mal pour son bien propre. Nous avons grandi, nous sommes devenus des personnes différentes. En plus, les filles s'y sont mêlées. Nous nous sommes séparés. J'ai commencé à préparer mon voyage.
Je débarquai seul à Paris, suivant les pas, comme j'aimais me le dire, de Cortázar, García Márquez ou Juvenal Urbino. J'allais devenir un écrivain, j'allais faire du cinéma. J'étais émerveillé par cette ville dont je n'avais que des souvenirs lointains mêlés aux récits nostalgiques de mon père, cette capitale d'un pays où, comme on me l'avait rabaché toute mon enfance, tout était parfait, ou presque.
Mais au bout de deux mois de solitude, la nouveauté laissa la place à la monotonie du froid de l'hiver, à la grisaille de la banlieue où se trouvait ma classe prépa et à la nostalgie de mes montagnes colombiennes.
Reçu en khâgne, j'ai préféré l'université. J'ai beaucoup appris; j'ai écrit, j'ai grandi, j'ai voyagé, j'ai connu les problèmes d'argent, j'ai connu l'amour, Valeria, elle s'appelait, elle était magnifique. J'ai découvert les conséquences de mes actes, j'ai connu l'échec. C'est dûr les chagrins d'amour. C'était la faute à cette ville, c'était la faute à Paris.
Je suis rentré à Bogotá pour l'été, découvrant que ce n'était plus tout-à-fait chez moi. La nostalgie n'est pas pour un lieu mais pour un temps. Désenchanté, je me suis réconcilié avec la France, forcé de voir en Paris ma ville et mon foyer. Cette ville où tout le monde est étranger et qui m'a tellement absorbé que je la regrette quand je n'y suis pas. Surtout quand je n'y suis pas.
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Je me suis invité à un dîner et j'ai trouvé un travail. Sur un long-métrage à Paris, je devais trouver des acteurs non-professionnels colombiens. J'ai exploré un monde que je connaissais peu, celui de mes compatriotes exilés, qui n'avaient pas toujours la chance d'avoir un passeport ou une condition leur permettant de vivre à leur aise en France. Une autre vision de mon pays s'imprimait dans mon esprit, filtrée par la distance et l'hiver.
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Je suis resté sur le tournage comme assistant réalisateur, accompagnant ces nouveaux comédiens. Pendant quatre mois je fus heureux; j'adorais ce climat des plateaux de tournage où se vivait en direct la lutte contre le réel en vue d'un but artistique, où les émotions étaient toujours exacerbées au point d'exploser et où tous les sentiments se mêlaient et variaient avec les secondes.
Un nouvel été en Colombie. Pour la première fois, je suis allé dans les bidonvilles. Je fus frappé de voir que leurs habitants avaient aussi peur d'aller dans le centre-ville que moi d'aller chez eux. Une ville de peur et de désinformation. Les histoires qu'ils me racontaient me faisaient tellement trembler de tristesse et de douleur qu'il m'était difficile de boire le café amer qu'ils m'offraient. Je ressentis de la culpabilité.
De retour à Paris, j'ai pataugé dans la solitude, un peu par contrainte, un peu par choix. Les révélations de Bogotá, sans doute un peu banales, me firent voir que le présent c'est maintenant et que la vie n'est pas éternelle, si j'avais la chance d'être en France, il fallait que chaque jour vaille la peine. C'était la fin de l'âge des découvertes, maintenant il fallait passer à la pratique.
J'ai arrêté les études et je me suis enfermé pour écrire un roman en espagnol "El Jazz de Alicia" qui raconte les errances solitaires d'un narrateur dans les rues de Paris. Vivant comme mon personnage, j'écrivais ce que je voyais en essayant de créer une écriture du swing, ce balancement qui se crée entre les mots et qui emporte le lecteur à travers les phrases, comme dans un bon morceau de Miles.
À la lecture du premier jet de ce roman, Harold Trompetero, un réalisateur colombien en vogue me proposa d'écrire ensemble le scénario d'un long-métrage. J'ai repris cette même idée, avec un développement complètement différent pour aboutir au scénario de "Dérive".
Je suis parti à New York travailler sur le film de Harold. Malgré, ou peut-être à cause de la dureté des conditions de ce tournage exclusivement en extérieurs, la nuit, à moins dix degrés, ce fut une expérience de vie inoubliable. New York est la plus belle ville du monde. Mais le dépassement budgétaire de ce film, nous laissa sans fonds pour notre prochain projet. Il fallait que je le réalise seul.
Avec des conditions de production minimales, je me suis lancé dans la réalisation de "Dérive". Centrés sur le travail des comédiens, évitant les virtuosités techniques, avec une petite caméra mouvementée et à l'épaule, nous avons tourné pendant une période de temps qui fut aussi courte qu'intense. Le bonheur. Malgré toutes nos erreurs, à quelques reprises, pendant quelques brefs instants, nous avons été grands.
Montage et post-production du film. Donner un ordre à ce qui ne l'a pas encore. Ne garder que ce qui fonctionne. Gommer les erreurs. Une bataille contre moi-même. Une bataille contre le monde pour trouver les moyens pour terminer ce film et lui donner la place qu'il mérite, pour qu'il soit vu. Une bataille qui n'est pas encore gagnée.